mercredi 6 avril 2016

DON QUICHOTTE SUR LE YANGTSÉ


DON QUICHOTTE SUR LE YANGTSÉ

traduit du chinois par Myriam Kryger


J'avais découvert l'auteur, Bi Feiyu, il y a 3 ans par là, à travers son roman Les Aveugles, et il m'avait déjà marquée par sa singularité. Un petit cop/cop de ce qu'il m'avait inspiré à l'époque : "Je pense ne pas m'arrêter là dans l'exploration de son univers. Il a un petit quelque chose en plus qui me parle énormément, une certaine lucidité dans ses observations, une sensibilité aux rapports humains, un réel talent pour l'écriture, et un certain humour [...] qui laisse entrevoir l'étendue de son humanité.
Ce qui m'a interpellée, c'est la verve et le ton employé [...]. Je m'y suis sentie plus à l'aise et dans mon élément que dans d'autres romans chinois."

Un petit saut en librairie, je tombe sur ce nouveau titre de l'auteur et ne résiste pas à la référence à Don Quichotte, une de mes grosses révélations littéraires ! Voilà qui était fort intrigant venant d'un auteur chinois, et particulièrement tentant, ce dernier étant Bi Feiyu himself. Le titre original, "Subei shaonian tianjigede", fait bien référence au célèbre hidalgo (prononcez tianjigede / tang jikede plusieurs fois et vous verrez si vous n'entendez pas les moulins :-)).

Bref, je me déleste de quelques euros et me voilà avec un PAL+1 sous les bras, qui passe vite prioritaire sur le reste.
Après avoir essuyé quelques déconvenues en réalisant que ce livre n'était pas un roman savoureux revisitant Don Quichotte à la sauce chinoise comme je me l'étais fantasmé (si je lisais les 4è de couv' aussi...), je me console vite en découvrant ce non moins savoureux récit autobiographique de l'auteur qui narre son enfance dans la campagne chinoise des années 60-70.

Souvenirs d'enfance, anecdotes, c'est, dixit très bien la 4è de couv', "un livre de sensations intenses, précises, les images et les scènes ressuscitées d'un monde agricole où les hommes sont patients comme l'eau, résistants comme une racine, où la faim est obsédante, et de toute façon penser à autre chose était dangereux." 

Car en sous-texte, même si à première vue il s'agit de souvenirs d'enfance et qu'il y a une certaine fraîcheur qui n'est pas sans rappeler Une sacrée mamie, c'est un sacré témoignage sur la vie dans les villages chinois des années 60-70, en pleine Révolution culturelle, un règne de dictature et d'obscurantisme.
Sans se lancer dans un pamphlet, un essai ou une dénonciation de l'époque, sans nous refaire l'Histoire, il parvient à restituer une image particulièrement vivace et glaçante de ce qu'était cette Chine communiste, à travers des observations et ses souvenirs d'une enfance pas si malheureuse sur le moment, mais désastreuse avec le recul pour tout un peuple quand on se rend compte de l'incongruité et des effets néfastes de ce système répressif.

Encore une fois, j'ai été séduite par l'écriture de l'auteur, claire, simple mais puissamment évocatrice.
J'ai en mémoire mille passages qui font de ce récit une caverne d'Ali Baba de faits divers historiques à hauteur du vécu et de l'expérience personnelle, de témoignages, de réflexions pleines de justesse, et d'observations aussi précieuses les unes que les autres, et souvent amusantes :

"Tout a été dit sur la pauvreté des années 1960 et 1970. J'ai connu cette pauvreté et n'en ai curieusement pas souffert. [...] Comment ai-je pu accepter l'état d'indigence dans lequel j'ai passé mon enfance et mon adolescence ? Je suis tout simplement né en ce temps, en ce lieu, et je croyais que la vie était comme ça, voilà tout."

"Il y a quarante ans, dans un village chinois, mettre des chaussettes pour aller à l'école était un luxe aussi arrogant que de s'y rendre aujourd'hui en Porsche."

"Les enfants apprennent beaucoup de choses par instinct, sans y être initiés. Vivre ne s'enseigne pas."

"De tous les êtres vivants, le buffle mange de la manière la plus raffinée. Il a toujours l'air de savourer les mets rares d'un banquet impérial. Il mâche lentement, il avale délicatement, il ne rote pas. Il garde la bouche fermée. [...] Le serpent se nourrit de la façon la plus hideuse. [...]"

"Employer le "je" était dangereux. Dans nos compositions, il était impensable d'utiliser un autre pronom que "nous". "Je" était réservé à l'autocritique, au cours de laquelle il ne fallait surtout pas faire usage du "nous". [...] Tout comme "bouche", "je" est resté pour moi un mot négatif pendant longtemps. Il incarnait la petitesse, l'égoïsme, le vil, le méprisable, la couardise et l'erreur. "Je", c'était la solitude et l'échec. "Nous", c'était la vie et la victoire."

"La "vraie vie" n'est pas toujours la réalité qui nous entoure. Du temps des discussions nocturnes de mes parents, la "réalité", c'était la campagne du Nord de Jiangsu du début des années 1970. Mais pour mes parents, la "vraie vie" était ce qu'ils avaient perdu depuis longtemps. La vie aurait dû être comme elle avait été et non comme elle était devenue. Voilà pourquoi ils en parlaient encore et encore."

"... mais de mon expérience je retiens que le plus important est de garder à l'esprit que personne ne détient jamais la vérité. C'est la condition de la tolérance et de la liberté."

Il y a eu un moment très fort et émouvant dans ce récit quand l'auteur fait son mea culpa et s'excuse auprès de personnes dont il a peut-être brisé la vie à cause de ce système qui conditionnait les esprits et ne permettait pas de faire la part des choses. Très intéressant aussi de voir l'évolution de la Chine et des mentalités chinoises quand il parle de son fils aujourd'hui, qui vit une enfance si différente de la sienne. Touchant aussi de voir comment lui, enfant d'instituteurs pauvres, relégués dans le fin fond de la campagne chinoise car étiquetés "droitistes", s'en est sorti pour devenir l'écrivain qu'il est aujourd'hui, avec, comme je l'avais déjà détecté, une humanité hors du commun.

Intègre le  

10 commentaires:

  1. Hum, La Mancha je ne dis pas mais pas sûre de me lancer dans la campagne chinoise des années 60.

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    1. J'aurais compris dès le départ qu'il s'agissait en fait d'un récit autobiographique centré sur l'enfance de l'auteur dans la campagne chinoise des années 60, franchement, pas dit que je m'y risquais les yeux fermés.;-) Même si j'aime beaucoup cet auteur. Et au final, je ne regrette vraiment pas cette lecture. Comme quoi parfois, nos a priori peuvent nous faire passer à côté de vraies pépites.:-)

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  2. Don Quichotte et Une sacrée Mamie, tu cites deux référence qui me parlent immédiatement !!!!

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    1. Mais oui ! Un livre qui réunit (entre autres) ces deux références majeures. Totalement improbable quand même, hein ! Hé bien, voilà, Bi Feiyu l'a fait !;-)

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  3. Soupirs... Mais ça a l'air drôlement bien! (oui, Don Qui, je comprends ton intérêt pour le titre)

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    1. Je pourrais te le refiler celui-là si tu veux. C'est mon mien.;-) Hé oui, avec un tel titre, j'étais ferrée d'office. Même si je m'attendais à un autre type de récit, au final, il m'a quand même conquise. Don Qui power !;-)

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  4. Je n'ai jamais lu d'auteurs chinois; je ne connais pas celui-ci.
    Un titre un peu bizarre, à première vue, mais qui s'explique...
    Merci pour cette nouvelle participation à mon challenge qui se termine dimanche.

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    1. Ah ben s'il y en a un seul à lire, vraiment, je recommanderais Bi Feiyu. Enfin, il faudrait que je teste un autre de ses romans, mais je suis quasiment sûre que je ne serai pas déçue. C'est un peu mon Murakami chinois, quand j'y pense.

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  5. Ca, ca me tente bien, tant pour le sujet, la situation géographique et l'époque ! Et puis ce n'est pas comme si je lisais toutes les semaines de la littérature chinoise !!!

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    1. Ah mais alors, effectivement, tous les éléments sont réunis pour te plaire ! Si tu le lis, je serais très curieuse de ton avis !

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